« Mille ans, à Tes yeux, dit le Psalmiste, sont comme le jour d’hier. » Les kabbalistes expliquent que les sept jours de la Création se reproduisent, à l’échelle de l’histoire universelle, au cours des sept millénaires de l’histoire humaine, qui comprend elle aussi six jours de travail suivis d’un septième millénaire « tout entier Chabbat et repos, pour la vie éternelle » – l’ère de Machia’h.
Les sept jours de la Création incarnent les sept attributs divins (séfirot) par lesquels D.ieu définit Sa relation avec Sa création. La première séfira est le ‘hessed, l’attribut de l’amour ; ainsi, le premier jour de la Création vit la création de la lumière, qui représente les éléments de don et de générosité présents dans la réalité créée. Le deuxième jour, D.ieu créa le firmament qui séparait les eaux au-dessus des cieux des eaux au-dessous des cieux (c’est-à-dire les domaines spirituel et matériel) ; ce fut le jour de la guevoura, l’attribut de la rigueur, de la retenue, du jugement et de la délimitation. Le troisième attribut, tiféret (l’harmonie), est une synthèse du ‘hessed et de la guevoura, ce qui se reflète dans le fait que l’œuvre de D.ieu, au troisième jour, comprit à la fois la fixation de limites (entre la terre et la mer) et l’apparition de la vie végétale à la surface de la terre.
Il en va de même des millénaires correspondants de l’histoire. Le premier millénaire fut celui du ‘hessed – une ère de générosité et de bienveillance divines. Au cours du deuxième millénaire de l’histoire, la relation de D.ieu avec Son monde fut caractérisée par la rigueur et le jugement de la guevoura. Vint ensuite le millénaire de tiféret – l’ère de la synthèse et de l’harmonie.
Des conclusions contrastées
Cela explique une particularité déconcertante de la structure des trois premières sections de la Torah – Béréchit (Genèse 1,1–6,8), Noa’h (ibid. 6,9–11,32) et Lekh Lekha (12,1–17,27).
La Torah est divisée en 54 sections, ou parachiot, dont chacune est étudiée et lue publiquement à la synagogue au cours d’une semaine de l’année. Ainsi, le Juif « vit avec son temps » (selon l’expression de Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi), trouvant conseils et inspiration dans la section de la Torah qui correspond au moment précis qu’il traverse.
À première vue, les parachiot semblent constituer une division assez arbitraire de la Torah. Leur longueur varie considérablement (de 30 à 176 versets) et elles ne suivent pas la division logique de la Torah en chapitres (qui est d’origine non juive) ; beaucoup semblent regrouper des événements et des lois sans lien entre eux, ou commencer ou s’achever au milieu d’un récit. Mais un examen plus approfondi révèle toujours que la paracha constitue une unité cohérente de la Torah, avec un thème et un contexte qui lui sont propres.
C’est le cas des sections de Béréchit, Noa’h et Lekh Lekha. Le précédent Rabbi de Loubavitch, Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn, raconta un échange qu’il avait eu à l’âge de dix ans avec son père, Rabbi Chalom DovBer :
Lorsque j’entrai dans la chambre de mon père, tôt le matin du Chabbat Lekh Lekha de l’année 5651 (1891), je le trouvai assis à sa table, en train de lire la section hebdomadaire de la Torah. Mon père était d’humeur très joyeuse, et pourtant des larmes coulaient de ses yeux. J’étais très perplexe, car je ne comprenais pas cette association d’allégresse et de larmes ; mais je n’osai pas l’interroger à ce sujet.
Ce soir-là, mon père remarqua que je désirais vivement lui dire quelque chose et m’encouragea à m’exprimer. Je l’interrogeai donc sur ce que j’avais vu le matin.
Mon père m’expliqua : c’étaient des larmes de joie.
Un jour, dans les premières années où il dirigeait le mouvement, poursuivit-il, notre ancêtre, Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi, dit à ses disciples : « Il faut vivre avec son temps… » Le Rabbi voulait dire qu’il fallait, chaque jour de sa vie, vivre la section hebdomadaire de la Torah et le passage de cette section correspondant à ce jour…
« La section de Béréchit, poursuivit mon père, est une section joyeuse : D.ieu crée des mondes et des créatures et constate avec satisfaction que cela est bon. Sa conclusion, cependant, n’est pas si agréable… Dans la section de Noa’h survient le Déluge. C’est une semaine déprimante, mais qui s’achève dans la joie – notre père Abraham vient au monde.
« Mais la semaine véritablement joyeuse, conclut mon père, expliquant son humeur de ce matin-là, est celle de Lekh Lekha. Chaque jour de la semaine, nous vivons avec notre père Abraham… »
La description que fait Rabbi Chalom DovBer des trois premières sections de la Torah soulève une question évidente : pourquoi sont-elles effectivement structurées ainsi ? Pourquoi assombrir la joyeuse section de Béréchit par cette conclusion peu agréable qui décrit la corruption de l’humanité et le regret de D.ieu à l’égard de Sa création, d’autant que ces derniers versets (Genèse 6,1–8) amorcent en réalité le récit du Déluge, thème central de la section de Noa’h ? Il en va de même à la fin de Noa’h : après une description détaillée de la vie de Noé et des événements du Déluge et de la tour de Babel, la section se termine par un bref récit de la naissance et des premières années d’Abraham, dont la vie occupera, avec force détails, les trois sections suivantes (Lekh Lekha, Vayéra et ‘Hayé Sarah). Il aurait certainement été bien plus naturel de faire commencer Noa’h par les huit derniers versets de Béréchit, et Lekh Lekha par la naissance d’Abraham, à seulement sept versets de la fin de Noa’h !
Mais si nous calculons les années indiquées dans le récit que fait la Torah de ces événements, nous constatons que la section de Béréchit correspond au premier millénaire de l’histoire ; que Noa’h relate les grands événements du deuxième millénaire – le Déluge (en l’an 1656 depuis la Création), la division de l’humanité en nations à la suite de la tour de Babel (1996), ainsi que la naissance (1948) et les premières années d’Abraham ; et que Lekh Lekha s’ouvre sur l’appel de D.ieu à Abraham lui demandant de quitter son lieu de naissance pour se rendre en Terre sainte – un appel qui lui parvint dans sa 75e année, en l’an 2023 depuis la Création.
Autrement dit, tous les événements de Béréchit, y compris sa conclusion si différente du reste, appartiennent à l’ère du ‘hessed ; tout le contenu de Noa’h, y compris le récit des premières années d’Abraham, appartient à l’ère de la guevoura ; et les événements de Lekh Lekha décrivent la première génération de l’ère de tiféret, dont l’histoire se déploie dans les 50 sections suivantes de la Torah : les vies d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ; la descente en Égypte et la sortie d’Égypte ; et le point culminant du millénaire, la révélation au Sinaï, où D.ieu transmit Sa Torah à l’homme.
Les trois maîtres
L’enseignement ‘hassidique définit les différences entre ces trois phases de l’histoire humaine en prenant pour modèle la relation entre un maître et son élève.
Un grand maître souhaite transmettre son savoir à un élève dont les capacités sont très inférieures aux siennes. Une première approche consiste à lui communiquer directement ses idées : si le maître est suffisamment sage, patient et ingénieux, il trouvera les mots et les analogies qui lui permettront de transmettre les concepts les plus élevés même à un esprit des plus médiocres.
Une deuxième approche consiste, pour le maître, à obliger l’élève à concevoir, à analyser et à comprendre les idées par lui-même. Le maître ne lui transmettra pas le savoir et ne lui fournira que les règles pertinentes et la méthode ; il restera ensuite à ses côtés pendant que l’élève se débat seul, n’intervenant que pour le réprimander lorsqu’il se trompe et le pousser à progresser. Cette méthode apprendra à l’élève à utiliser ses propres facultés pour parvenir à ses propres découvertes.
Chacune de ces deux approches présente des avantages et des inconvénients. Dans le cas du maître bienveillant, l’élève bénéficie d’un niveau de compréhension très supérieur à tout ce qu’il pourrait atteindre seul. Mais cette charité intellectuelle contribue peu au développement de son esprit. L’élève n’a acquis que les idées précises qui lui ont été mises en tête ; seul, il ne peut ni reproduire le processus par lequel elles ont été conçues, ni les approfondir ou les appliquer à d’autres domaines et dimensions du savoir.
Le maître qui retient son savoir exerce une influence plus profonde sur son élève. Sa retenue et son manque de générosité portent leurs fruits : en refusant de révéler quoi que ce soit qui dépasse les capacités intellectuelles de l’élève, le maître fait émerger ses véritables aptitudes, mettant au jour des facultés latentes qui ne se seraient jamais déployées sous la conduite d’un maître plus bienveillant. En revanche, le degré de compréhension que l’élève pourra atteindre seul restera toujours très inférieur à celui que le maître pourrait lui offrir.
Il existe cependant une troisième approche qui réunit les qualités des deux premières. Un véritable bon maître intégrera ces deux méthodes à son enseignement, incitant l’esprit de l’élève à se dépasser en le nourrissant de pensées et d’idées qui se situent juste au-delà de ses capacités, sans jamais lui en révéler assez pour qu’il devienne un récepteur passif. Le maître répète ensuite ce processus avec des idées de plus en plus profondes qui, une fois assimilées par l’esprit de l’élève, le nourrissent et le développent de l’intérieur. En définitive, l’alliance de bienveillance et de retenue du maître élèvera l’esprit de son élève à un niveau où il pourra non seulement comprendre les pensées les plus sublimes que le maître puisse lui transmettre, mais aussi les intégrer à son propre mode de pensée et à son identité intellectuelle.
De la Création au Sinaï
Pendant les mille premières années de l’histoire, D.ieu était un maître bienveillant qui tolérait les insuffisances de son élève. La vie était un véritable cadeau. Justes et méchants jouissaient pareillement d’une vie longue et prospère. En un sens, cette ère prolongeait l’acte créateur initial de D.ieu : dans son état initial de non-existence, le monde ne méritait évidemment pas d’être créé ; sa création fut un acte de pure générosité de la part de D.ieu, qui lui accorda l’existence, une raison d’être et la capacité de s’en rendre digne. De même, au cours du premier millénaire, D.ieu donnait sans distinction, afin de fournir à l’humanité les bases sur lesquelles bâtir et développer le monde conformément à Son dessein.
Ainsi, le monde corrompu décrit dans les derniers versets de Béréchit ne représente pas le début de l’ère de la rigueur, mais les dernières années de l’ère de la bienveillance. Ces versets décrivent un monde moralement immature, dans lequel toute bénédiction, matérielle ou spirituelle, est tenue pour acquise. C’est en effet l’aboutissement naturel d’une ère où les responsabilités ne sont ni assumées ni exigées, car l’humanité n’est pas encore sevrée de sa dépendance infantile envers son Créateur.
Après mille ans de don unilatéral, l’ère du ‘hessed prit fin. Au cours du deuxième millénaire de la Création, D.ieu mit l’homme au défi de réussir par lui-même. En apparence, le deuxième millénaire fut une ère dure, voire tragique, car tout, jusqu’à la vie elle-même, ne s’obtenait que par le mérite. À un moment donné, il n’y eut que huit êtres humains méritants, et le reste de l’humanité périt dans le Déluge. À un autre moment, la construction malavisée de la tour de Babel entraîna la dispersion du genre humain et son éclatement en nations séparées par des murs d’incommunicabilité et de xénophobie. Mais c’est cette justice exigeante de D.ieu qui permit au monde de se développer de l’intérieur – de devenir un monde vivant et productif, dont les actes ont des conséquences et un sens, au lieu de recevoir passivement les dons divins.
La dernière génération du deuxième millénaire vit apparaître Abraham, l’exemple par excellence de l’homme qui s’est construit spirituellement par lui-même. Fils d’un fabricant d’idoles de Mésopotamie, il parvint à reconnaître la vérité du D.ieu unique, sans autre guide que la majesté de l’univers et son propre esprit curieux. À lui seul, il combattit le paganisme profondément enraciné dans son pays natal et rallia de nombreux adeptes à la foi et à l’éthique monothéistes qu’il professait. Ainsi, l’Abraham (ou plutôt l’Abram, comme il s’appelait alors) de ses 75 premières années appartient pleinement à l’ère de Noa’h ; il en représente même l’aboutissement et la plus belle expression. S’il est une leçon à tirer des premières années d’Abraham, c’est que, oui, l’homme peut réussir par lui-même.
Puis, à l’aube du troisième millénaire, Abraham entendit la voix de D.ieu. Va, lui disait l’appel divin, quitte ta terre, ton lieu de naissance et la maison de ton père, pour la terre que Je te montrerai. Maintenant que tu as tiré le meilleur de tes propres capacités innées (ta terre, ton lieu de naissance, la maison de ton père), tu dois te dépasser pour atteindre la terre que Je te montrerai.
Ainsi commença le cheminement dans le millénaire de tiféret, celui qui vit la synthèse de ce qui est accordé par D.ieu et de ce qui est acquis par l’homme. Un millénaire qui atteignit son apogée au mont Sinaï, où D.ieu transmit à l’homme Sa sagesse et Sa volonté, revêtues des habits de la raison et de l’effort humains. Un millénaire au cours duquel la Torah abattit la barrière entre le divin et le terrestre, permettant à un don divin de devenir un accomplissement humain, et à un effort humain de toucher au divin.




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