« J’ai des principes et, s’ils ne vous plaisent pas, eh bien, j’en ai d’autres. »
Voilà qui est plutôt dépourvu de principes, dirais-je.
Défendre ses convictions n’est pas toujours facile et entraîne souvent des difficultés et des désaccords. Naturellement, certains préféreront avoir affaire à quelqu’un de plus disposé à aller dans le sens de leurs opinions et de leurs désirs, même lorsque ceux-ci peuvent être discutables. Quoi qu’il en soit, les dirigeants doivent avoir des principes et du caractère.
Dans la paracha de Pin’has, D.ieu demande à Moïse de se préparer à la fin de sa vie. Il n’entrera finalement pas dans la Terre promise avec le peuple qu’il a conduit à travers le désert comme un berger pendant quarante ans. Et quelle est la toute première demande de Moïse ? Il ne demande rien pour lui-même, mais demande à D.ieu de désigner un dirigeant pour lui succéder. Et pas n’importe lequel. Il énonce les qualités requises pour diriger le peuple juif, les valeurs indispensables à tout véritable dirigeant. Il ne parle ni de styles de direction ni de techniques de gestion efficaces. Il parle d’intégrité, d’engagement, de dévouement, de fidélité et de loyauté. La description que donne Moïse du dirigeant appelé à lui succéder nous permet ainsi de mieux comprendre ce que signifie diriger, dans le cadre communautaire, rabbinique ou dans tout autre domaine.
« Que l’Éternel, le D.ieu des esprits de toute chair, établisse sur l’assemblée un homme qui sorte devant eux et entre devant eux, qui les fasse sortir et les fasse entrer, afin que l’assemblée de l’Éternel ne soit pas comme des brebis qui n’ont pas de berger. »1
Moïse commence par invoquer le D.ieu des esprits de toute chair, car le véritable dirigeant devra prendre modèle sur le Tout-Puissant, qui connaît la personnalité et le tempérament de chaque individu. Il sera ainsi capable de veiller aux besoins de chacun, qu’il soit riche ou pauvre, sage ou simple.
Ensuite, dit Moïse, il nous faut un ich, un homme doté d’une véritable force de caractère, et non un aspirant timoré et sans envergure.
Il sortira devant eux, ce qui signifie qu’il prendra la tête. Il n’aura pas à regarder par-dessus son épaule ni à consulter les sondages de popularité avant de décider de sa ligne de conduite. Il ne se contentera pas de suivre les caprices de la foule, mais fera ce qui est juste, quoi qu’il arrive.
Afin que l’assemblée ne soit pas comme des brebis qui n’ont pas de berger : la préoccupation essentielle de Moïse était le peuple : il ne voulait pas qu’après son départ, celui-ci se sente perdu ou à la dérive. Il est le berger fidèle d’Israël par excellence, celui qui a pris soin de son troupeau avec un engagement et un dévouement absolus. Et il veut s’assurer que cette manière de diriger perdurera après sa disparition.
Je pense aux directeurs d’école avec lesquels j’ai travaillé au fil des années. Ils sont les dirigeants de leurs établissements respectifs. Certains sont aimés, d’autres respectés, et les êtres d’exception sont à la fois aimés et respectés.
Je considère également le rabbinat comme un autre modèle de direction juive. Un vieux proverbe yiddish illustre la nature délicate et précaire de cette fonction prestigieuse mais vulnérable : « Un rabbin dont personne ne souhaite se débarrasser n’est pas un rabbin. Mais un rabbin dont on se débarrasse n’est pas un mensch. » Lorsque l’on dirige, tout le monde ne sera pas satisfait. Si absolument tout le monde est content de vous, c’est probablement que vous faites quelque chose de travers, ou que vous ne faites pas assez de ce qui est juste.
Fort de ma propre expérience de nombreuses années dans le rabbinat, je peux vous dire que, s’il faut parfois se battre pour ses convictions, il faut choisir ses combats avec le plus grand soin. Si la moindre chose que vous désapprouvez se transforme en champ de bataille, la relation avec la communauté ne pourra pas durer. Mais si vous décidez de livrer bataille, vous devez être convaincu du bien-fondé de votre position et posséder l’énergie ainsi que l’endurance nécessaires pour la défendre jusqu’au bout.
Au cours de ma première année comme rabbin de la synagogue de Sydenham, je découvris qu’une pratique en vigueur dans la synagogue n’était pas conforme à la halakha. J’en informai les responsables communautaires mais, à ma grande déception, ils choisirent d’ignorer mon avis. J’étais encore un jeune rabbin, et c’était la première fois que ma capacité à diriger en tant que rabbin était mise à l’épreuve. Je savais que, si je fermais les yeux sur ce point, ma crédibilité en tant que rabbin chargé de conduire la communauté dans le respect des principes de la Torah serait gravement compromise, et peut-être même définitivement perdue.
Les statuts de la synagogue eux-mêmes stipulaient clairement qu’en matière de loi juive et de rituel, le dernier mot revenait au rabbin. Si je ne réagissais pas, je passerais pour un faible et deviendrais à jamais leur paillasson. Ils faisaient valoir que les choses se pratiquaient ainsi depuis quarante ans et que je voulais maintenant remettre en cause une tradition solidement établie dans la synagogue. Le problème était que cette « tradition » particulière était tout simplement erronée. J’étudiai la question en profondeur, et il apparut clairement qu’elle ne pouvait être justifiée d’aucune manière. Quant à savoir pourquoi aucun de mes prédécesseurs n’y avait mis fin, je ne peux que supposer qu’ils avaient des combats plus importants à mener. Je passais des nuits blanches à me demander avec angoisse ce qu’il me faudrait faire si mes recommandations n’étaient pas suivies.
Finalement, les responsables communautaires se réunirent et, fort heureusement, prirent la bonne décision, mais à une courte majorité. Avec le recul, cet épisode se révéla être un mal pour un bien et contribua à asseoir mon leadership pour les décennies suivantes de mon mandat.
Comme toujours, lorsqu’on se lève pour défendre ce qui est juste, les choses finissent bien. Mais il nous faut puiser au plus profond de nous-mêmes le courage de tenir bon et de persévérer face à une opposition parfois redoutable. À court terme, c’est difficile, exigeant et éprouvant. Mais à long terme, la vérité finit par triompher.
Lors d’un récent voyage en Israël, j’ai été interrogé sur ma vie dans le rabbinat. L’un de mes principaux messages était que le rabbinat ne peut pas être une carrière : il doit être une vocation. Si nous ne sommes pas animés par le désir ardent de conduire le troupeau plus près de D.ieu, c’est que nous nous sommes trompés de métier. Je suis certain que l’on peut gagner beaucoup plus d’argent dans d’autres professions. Mais Moïse ne parlait pas d’argent : il parlait de morale, de responsabilité, de leadership et d’amour.




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