C’est lorsque son état de santé a commencé à se détériorer que Paul-Loup Sulitzer s’est tourné vers son rabbin ‘Habad local. Ce célèbre intellectuel, financier et auteur français avait tissé des liens étroits avec le rabbin après sa retraite à l’Île Maurice, une île lointaine nichée dans l’océan Indien au large des côtes de Madagascar. La demande de Sulitzer était une requête ancestrale : « Je vous en prie, enterrez-moi selon la tradition juive », a-t-il demandé au Rabbin Laima Barber, directeur du centre ‘Habad-Loubavitch de l’Île Maurice. Le Rav Barber donna sa parole à son ami qu’il respecterait ce souhait.
Paul-Loup Sulitzer est né à Boulogne-Billancourt, juste à l’extérieur de Paris, en 1946, fils d’un immigrant juif roumain qui a combattu au sein de la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale. À l’âge de 16 ans, il a interrompu sa scolarité, a passé six mois à travailler dans un kibboutz en Israël, puis est retourné en France pour entamer une carrière d’entrepreneur alors qu’il n’était encore qu’adolescent. En vendant des gadgets et des porte-clés dans les années 1960, il est rapidement devenu l’un des plus jeunes millionnaires de France. Il a mis à profit ce succès pour créer un cabinet de conseil financier prospère, avant d’accéder au statut de figure majeure de la littérature populaire française, publiant quelque 35 livres sur deux décennies. Dans ses dernières années, alors qu’il luttait contre des problèmes de santé, Paul-Loup Sulitzer se retira des feux de la rampe pour trouver refuge sur l’Île Maurice, où il a noué une relation chaleureuse avec le Rav Barber.
« Dès notre première rencontre, j’ai été saisi par son intelligence hors du commun », a déclaré à Chabad.org le Rav Laima Barber qui, avec son épouse Mushkie, sert la communauté juive de l’Île Maurice depuis 2011. « Chaque fois qu’il venait à la synagogue, les gens étaient naturellement attirés vers lui ; ils étaient avides de s’instruire à son contact. Nous mettions fréquemment les téfiline ensemble et partagions de nombreuses conversations profondes. »
C’est le 6 février 2025 que Paul-Loup Sulitzer s’est éteint, à l’âge de 78 ans. Dès l’aube du lendemain, un vendredi, le Rav Barber a contacté l’ambassade de France sur l’île pour organiser les funérailles de l’auteur. Après avoir surmonté les divers obstacles administratifs, le rabbin estimait pouvoir accompagner Sulitzer vers son repos éternel sous quelques jours. « Mais voilà que le samedi soir, je reçois un appel de France de l’ami et avocat de Paul-Loup, Jean-Luc. Il m’annonça qu’une situation d’urgence était survenue : un parent avait organisé sa crémation pour lundi à midi. »
« Il est impensable que nous laissions une telle chose se produire », a répondu le Rav Barber.
L’importance d’un enterrement juif
On ne saurait trop souligner l’importance capitale de l’inhumation selon les préceptes de la loi et de la tradition juives. « Car tu es poussière, et à la poussière tu retourneras », a dit D.ieu à Adam, le premier être humain. Le roi Salomon a dit : « Et la terre retourne à la terre comme elle était, et l’esprit retourne à D.ieu, qui l’a donné. » Et l’étape suivante dans la continuité de l’existence humaine est que le corps retourne à la terre, source de toute vie physique, et s’y réunisse, tout comme l’âme retourne à sa racine divine.
Prendre part à l’inhumation d’une personne juive selon les rites prescrits est considéré comme une mitsva d’une importance suprême. Le Talmud (Nazir 7:1) enseigne que même le Grand Prêtre, à qui il était interdit d’assister aux funérailles de sa propre famille, était tenu de prendre sur lui d’enterrer personnellement un met mitzvah, un corps juif abandonné qui n’aurait personne pour s’occuper de son enterrement approprié.
Dans l’impossibilité de joindre ce parent, le Rav Barber et l’avocat français décidèrent de contacter la plus jeune fille de Paul-Loup Sulitzer, qui, espéraient-ils, pourrait renverser la décision. « Une fois que le processus est déjà enclenché, en modifier le cours devient particulièrement ardu, explique le rabbin, mais j’ai dit à Jean-Luc : “Je n’ai pas peur du défi. Je sais ce que Paul-Loup voulait.” »
Laima Barber a réussi à joindre la fille, qui a convenu que son père voulait un enterrement juif. Ensuite, le rabbin a informé la maison funéraire qu’il y avait une objection. Légalement, explique-t-il, « ils ne pouvaient pas procéder à la crémation sans autorisation formelle. Nous leur avons dit que nous obtiendrions une injonction d’un tribunal français. »
Le lundi, les trois protagonistes – le rabbin, l’avocat et la fille de Paul-Loup Sulitzer – exposèrent leur requête devant un juge français, le Rav Barber soumettant une lettre détaillant l’importance de l’enterrement dans la tradition juive, sa relation avec Sulitzer et les souhaits déclarés du défunt.
Vingt-quatre heures plus tard tombait le verdict : Paul-Loup Sulitzer, a statué le juge, aurait voulu un enterrement juif à l’Île Maurice. En appel, la décision a été maintenue.
« Qu’un magistrat français admette l’importance de l’enterrement juif et décide que c’était nécessaire relevait de l’exceptionnel », dit Laima Barber.
Le dimanche 16 février, dix jours après son décès, Paul-Loup Sulitzer a été enterré dans le cimetière juif de St. Martin, à l’Île Maurice.
Ce cimetière fut établi en 1943 par un groupe de 1 500 Juifs auxquels les Britanniques avaient refusé l’entrée en Palestine mandataire alors qu’ils tentaient de fuir l’Holocauste. Les autorités britanniques les avaient envoyés languir dans des conditions difficiles à l’Île Maurice, où 128 d’entre eux ont succombé aux maladies tropicales et aux privations alimentaires. « Ils ont construit ce cimetière pour enterrer leurs morts, et il est entretenu et utilisé par la communauté juive jusqu’à ce jour », dit le Rav Barber, qui y a officié lors de trois funérailles.
De ces premiers moments difficiles s’est développée une belle communauté juive. Alors qu’un recensement ne dénombrait que 43 personnes juives dans le pays en 2011 – la même année où les Barber sont arrivés –, le rabbin affirme qu’il y en a en réalité des centaines. De plus, des millions de touristes visitent ce paradis insulaire tropical chaque année, et le centre ‘Habad de l’Île Maurice répond aux besoins des voyageurs juifs et de la communauté locale, organisant des offices de prière réguliers et des cours de Torah, un service de livraison de produits casher et la supervision des options alimentaires casher dans les supermarchés locaux – toutes les commodités dont une communauté juive a besoin pour prospérer.
Tandis que le Rav Barber organisait les funérailles de Paul-Loup Sulitzer, il s’est mis au travail pour rassembler un minyane – les dix hommes juifs requis pour que le Kaddich puisse être récité pendant l’office funèbre – et a demandé à un visiteur régulier de l’île, un Juif français nommé Chalom G., de se joindre à eux. Sur le chemin des funérailles, Chalom téléphona au rabbin pour s’enquérir de qui étaient les funérailles auxquelles il assisterait : « Paul-Loup Sulitzer », fut la réponse.
À l’issue de la cérémonie, Chalom G. relata au Rav Barber ce qui s’était produit par la suite. Il avait téléphoné à sa mère en France et, lorsqu’il lui avait précisé à quelles obsèques il assistait, elle s’est mise à pleurer. « Lorsque nous nous sommes installés à Paris, Paul-Loup nous a aidés à nous installer et nous a présentés au rabbin de la communauté locale », a-t-elle dit à son fils. Ce lien, forgé des décennies auparavant, s’était révélé déterminant pour la croissance juive de leur famille. « Paul-Loup était même présent à ta brit milah », a ajouté sa mère.
Et voilà que des années plus tard, Chalom rendait cette bonté, veillant à ce que Paul-Loup Sulitzer, un Juif « formé... de poussière de la terre », retourne, en tant que Juif, à la poussière de la terre.




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